[Portrait]Souleymane TélikoUn insoumis en exil perpétuel

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Le juge Souleymane Teliko, un exilé
Les affectations arbitraires, Souleymane Téliko en a connu plusieurs dans sa carrière. Son indépendance d’esprit n’a jamais été du goût des tenants du pouvoir, diront certains. Pour d’autres, il est juste un revanchard, voire un opposant.

Le régime de Macky Sall ne pardonne visiblement pas au juge Souleymane Téliko de lui avoir tenu la dragée haute. A défaut d’avoir atteint l’objectif à l’abattoir de l’Inspection générale des affaires de la justice (Igaj), le désormais ex-président de chambre à la cour d’appel de Thiès a été envoyé à la guillotine du Conseil supérieur de la magistrature.    

Sitôt qu’il a quitté la tête de l’Union des magistrats du Sénégal qu’il a été exilé à Tambacounda, comme président de la Cour d’appel. Certainement pas surpris, le magistrat n’en est pas moins outré. «Vous n’avez rien à me reprocher. Je ne suis coupable d’aucune faute. J’ai toujours fait mon travail convenablement», a-t-il martelé, rapporte Les Échos.

Mais rien n’y fait face à un Me Malick Sall qui lui rétorque qu’il a besoin ‘’d’hommes d’expérience’’ à la cour d’appel de Tamba. Le juge, réputé très religieux, s’en remettra à son Seigneur. «C’est une décision injustifiable mais, je ne me fais pas de soucis, car le dernier mot revient toujours à Dieu «wal aaxibatu lil muttaxiin», se résigne-t-il.

En vérité, l’homme avait fini de cristalliser les tensions entre la magistrature et le pouvoir Exécutif. Président de l’Union des magistrats sénégalais (Ums) d’août 2017 à août 2021, Souleymane Téliko s’est fait remarquer pour ses prises de position contre la chancellerie. L’homme n’a pas hésité à dire que les droits de Khalifa Sall, ancien Maire de Dakar, condamné avant d’être gracié, ont été violés.

Le juge s’est prononcé sur le parrainage, le caractère illégal et dangereux de la déclaration anticipée des résultats de la Présidentielle de 2019 par Mahamed Boun Abdallah Dionne. Il accuse régulièrement la tutelle de mettre les juges dans une logique de gestion de leur carrière au détriment de l’indépendance de la magistrature. Le régime de Macky lui en voulait, mais était apparemment impuissant. La saisine de l’Igaj n’a pas permis à Malick Sall d’éliminer Téliko.

Aujourd’hui, d’aucuns considèrent le juge comme le chantre de l’indépendance du pouvoir judiciaire. «Le juge Souleymane Téliko a porté mieux que tous ses prédécesseurs le combat pour une justice indépendante, garante de l’Etat de droit, de la démocratie et des droits humains», dixit Seydi Gassama d’Amnesty International.

Comme avec Nadal et sa raquette

Cette mutation-sanction intervenue ce mois de novembre semble conforter le magistrat. Pourtant, ce n’est pas la première fois dans sa carrière que Téliko soit contraint à la résignation. Bien souvent, il a migré vers d’autres contrées, malgré lui. En fait, le banlieusard a rarement cohabité paisiblement avec les tenants de l’Exécutif. De la façade atlantique au sud du pays, en passant par le Nord, il a fait presque le tour du Sénégal, ses affectations n’étant pas toujours le fruit d’une promotion. Bien au contraire, il est souvent sanctionné, pour avoir refusé de se soumettre à la ‘’dictée’’.

Entre 2003 et 2004, à l’image d’un Rafael Nadal avec sa raquette, le ministère de la Justice le fait passer, comme une balle de tennis, d’un point de chute à un autre. À titre illustratif, raconte un juge, Téliko a été affecté, en 2003, à Kolda comme président du tribunal régional. Il n’y est resté que 8 petits mois avant de faire l’objet d’une réaffectation punitive à Dakar comme substitut général. Alors que, d’habitude, ses collègues restent dans ce genre de poste pendant 4 ans au moins. Et ce n’est qu’un début, car le nouveau venu ne séjournera au parquet que pendant 6 lunes.

Au cours d’une audience, se rappelle un magistrat, il n’a pas hésité à prendre le contrepied de son chef de service. D’après cet interlocuteur, la loi le permet. Et pourtant, à la suite de ce procès, la sentence n’a pas tardé à tomber. Le «prévenu» indocile écope d’une peine de mutation immédiate à la Cour d’appel de Kaolack, en qualité de conseiller. Une «réclusion» corrective qui n’aura pas les effets escomptés, au vu de ce qu’il est devenu.

Né le 26 février 1967, le jeune Téliko, selon un membre de sa famille, a vécu pendant 13 ans à Mermoz où il a vu le jour. Il va mener une vie sans histoire. Après le cycle élémentaire, le petit écolier de Baobab II rejoint la banlieue, précisément Guédiawaye. Il fréquente le Cem Jacques Foster, puis le lycée Lamine Guèye. Comme tout jeune Sénégalais, il a joué au football. Il a même pris part aux «navétanes» (championnat populaire) dans l’équipe Guedj-Gui de Pyrotechnie.

Mais cette évasion juvénile n’a pas eu d’impact négatif sur ses études. ‘’Brillant élève’’, il décroche le bac en 1986 et obtient le Dea en 1992 à la Faculté de Droit de l’Université Cheikh Anta Diop. Cette même année sera celle de la réussite au concours d’entrée à la prestigieuse Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam) dans la promotion 1993-1995.

Téliko ne s’est pas concentré qu’aux études françaises, il s’est également intéressé à la religion. «Il a mémorisé le Coran. Au tribunal, c’est lui qui dirigeait la prière. C’est quelqu’un de bien, un bon musulman», témoigne Abdou Aziz Seck, l’ancien Président de l’Ums, son camarade de promo.

  “Téliko a été surpris de se retrouver à Thiès”  

Un tableau assez reluisant si l’autre peintre Madiambal Diagne et un des anciens collègues du juge n’y avaient pas ajouté une couche moins glorieuse. Un magistrat voit en lui tout le contraire de cet ange qui a été décrit dans un beau rôle jusque-là. «Téliko a été surpris de se retrouver à Thiès. Et là, il a commencé à ruer dans les brancards. Il a profité des tensions entre la tutelle et certains magistrats pour produire des articles à gauche et à droite, et la majorité est tombée dans son piège ».

Le patron de presse, par ailleurs ami du président Macky Sall, se veut plus sévère. «Depuis son élection à la tête de l’Ums, Souleymane Téliko s’illustre par des prises de position publiques, systématiquement aux antipodes des actions du régime de Macky Sall. Aucun acte posé par Macky Sall n’a pu trouver grâce à ses yeux, du moins, le public n’est jamais informé des bonnes actions de Macky Sall en direction des magistrats», assène le journaliste qui le qualifie d’opposant.

Qu’il soit ange ou démon, une question de fond se pose : les magistrats auront-ils le courage d’exprimer leur indépendance face à la chancellerie ?


Source: seneweb.com