Pratiques frauduleuses pour l’obtention de titres de voyage et de séjourFaux documents, vrai trafic !

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Trafic de visas et de Passeports diplomatiques au Senegal
Depuis une semaine, le Sénégal vit au rythme d’une rocambolesque histoire de trafic de titres de voyage et ce sont des chantres de la morale qui sont au cœur du scandale. Mais, les pratiques frauduleuses qui leur sont reprochées n’ont rien de nouveau sous nos cieux. Seneweb lève le voile sur un vrai trafic aux proportions démesurées.

L’affaire défraie la chronique et fait jaser dans les chaumières. Eclaboussés par une folle histoire d’escroquerie sur fond de trafic de visas, Kilifeu et Simon, deux activistes du mouvement Y en a marre sont dans de beaux draps. Rattrapés par la clameur populaire, au moment où un autre dossier de trafic de passeports diplomatiques secoue l’Assemblée nationale avec l’implication de 3 députés de la mouvance présidentielle, les chantres de la morale et du nouveau type de sénégalais (Nts) sont proches de la déchéance…si ce n’est déjà le cas.

Pour des activistes censés faire preuve d’une probité morale irréprochable, se retrouver empêtrés dans une affaire aussi sale est  ahurissant. Mais, pour qui connaît le milieu du Showbiz sénégalais où ces pratiques sont récurrentes, l’affaire peut paraître plutôt banale. En effet, nombreux sont les musiciens sénégalais et africains qui profitent de leurs tournées européennes et américaines pour aider des candidats à l’immigration à passer les frontières moyennant des sommes sonnantes : entre 3 et 5 millions de francs Cfa. Et ceci est un secret de polichinelle. Car chaque Sénégalais connaît au moins une personne dans son entourage à avoir fait recours à ces méthodes.

L’affaire Djidiack Diouf, du nom du manager de la star de la musique sénégalaise, Viviane Chidid, est encore fraîche dans les mémoires et renseigne, si besoin en était encore, sur l’ampleur du phénomène. Inculpé en septembre 2020 pour association de malfaiteurs, trafic de migrants, faux et usage de faux dans un document administratif, le manager de Viviane qui bénéficie d’une liberté provisoire tout comme ses complices Petit Mbaye et le secrétaire de l’ambassade d’Italie au Sénégal, sont toujours en attente d’un jugement.

Bercy 2016, Waly Seck accusé d’avoir voulu créer un circuit parallèle

Les artistes aussi ne sont pas en reste dans ce business du reste assez lucratif. Si aucun d’entre eux n’a été, pour le moment, arrêté pour ces faits (souvent ce sont des intermédiaires qui gèrent le trafic, NdlR), certains comme Waly Seck ont été accusés d’être dans le circuit. Au sortir de sa prestation à Bercy (Paris) en 2016, une brouille a éclaté entre le Golden Boy de la musique sénégalaise et le promoteur de l’événement, lui aussi très connu dans le milieu, Moustapha Dieng (Tafa Da’Brains).

«Des gens nous ont approchés pour nous mettre en garde contre des agissements frauduleux de Waly Seck. Il parait qu’il voulait profiter de Bercy 2016 pour faire voyager des gens. Nous savons qu’il a nié ces propos en bloc mais nous savons tous qu’il a payé près de sept (7) millions avant son départ pour Bercy. Alors, qu’il nous explique pourquoi il a payé cet argent. Il voulait créer un circuit parallèle pour le trafic de visas», accuse Moustapha Dieng lors d’une conférence de presse le 11 juillet 2016. L’affaire est restée sans suite puisqu’aucune information judiciaire n’a été ouverte.

Ndiaye Doss, Lamaï Sène, Leï Guèye, tous attraits à la barre

D’autres acteurs, ceux des médias cette fois-ci, ont aussi été mêlés au trafic de titres de voyage. C’est le cas de l’animateur de l’émission « Bagne Lale » sur Rewmi Fm, Dj Lamaï Sène qui a été attrait à la barre lui et deux de ses collègues par leur employeur, Mbagnick Diop « Souche » pour avoir imité sa signature afin d’obtenir des visas qu’ils comptaient revendre à 3,5 millions de francs Cfa. Et le prétexte était bien trouvé : la couverture du Bercy de Youssou Ndour en novembre 2017.

Le défunt journaliste Mamadou Ndiaye Doss de même que l’animatrice de l’émission « Jeeg ak Kërem » sur la Rts, Leï Guèye ont, eux-aussi, eu des démêlés avec la justice pour ces mêmes chefs d’accusation.

Papa Wemba et son staff de 216 personnes

Avant eux, au niveau international, une autre sommité de la musique africaine a eu un procès retentissant au début des années 2000 en France pour trafic de visas. Il s’agit du défunt roi de la Rumba zaïroise : Papa Wemba. Dans un texte écrit par un certain Cheikh Yérim Seck le 4 mars 2003, Jeune Afrique revient sur les faits rocambolesques. Pisté depuis décembre 2000 par la Police française après avoir débarqué à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulleflanqué de 216 personnes censées l’accompagner dans sa tournée d’une année en France, Papa Wemba est tombé à Bruxelles.

Le 14 février 2003, le pot au rose a été découvert. Quinze « musiciens » se faisant passer pour des membres de son groupe, Viva la musica, venus en renfort à l’occasion des festivités de la Semaine africaine de Bruxelles, ont été arrêtés. Après un interrogatoire poussé, ils finissent par le balancer. Ils ont, en effet, avoué avoir versé 3 500 dollars US à Papa Wemba qui leur a remis de faux documents d’identité et de voyage via des intermédiaires qui recrutaient des candidats depuis le Congo. Une fausse note qui entachera la carrière de l’ambassadeur de la Sape jusqu’à sa mort.

Des Fan Id vendus à 1,8 million de francs à des candidats à l’immigration lors de la dernière coupe du monde

A côté du réseau des artistes, une autre entreprise de faussaires et de trafiquants de titres de voyage étend ses tentacules au vu et au su de tous, avec la participation de profils insoupçonnés. Joint par Seneweb, un sénégalais établi en Espagne fait de terribles révélations. Revenant sur sa propre expérience, ce « Modou-modou » qui a requis l’anonymat, raconte :

« J’ai essayé à plusieurs reprises de voyager mais en vain. Il y a quelques années, j’ai essayé avec un Mbacké-Mbacké (dignitaire de la famille religieuse mouride) qui me proposait un visa à 4 millions de francs Cfa. Mais c’est lors de la dernière coupe du monde de football en Russie 2018 que j’ai pu avoir une Fan Id (le passeport de supporter introduit par les autorités russes). C’est un homme de tenue qui me l’a vendu à 1 million 100 mille francs Cfa », lâche-t-il.

Selon lui, un autre membre de la structure fédérale du football sénégalais lui avait proposé le même sésame pour 1,8 million de francs Cfa. « J’ai voyagé en Russie avec beaucoup de personnes qui ont acheté la Fan Id à ce prix. Une fois à Moscou, tu te débrouilles pour passer la frontière polonaise pour entrer dans l’Espace Schengen. C’est ce que j’ai fait et là je suis en Espagne», signale-t-il.

Des hommes d’affaires, banquiers et agents d’ambassades dans le trafic

Un autre qui a été rapatrié d’Espagne après une tentative infructueuse, pousse le bouchon encore plus loin en levant le voile sur le profil des tenants du trafic. « En 2008, un homme d’affaires qui habite à Guédiawaye m’avait proposé ses services pour voyager en Italie pour 3 millions de francs Cfa », raconte-t-il.

Le procédé, selon lui, c’était de le faire passer pour un commerçant qui devait acheter des marchandises en Italie. « On a fait des cours d’italien pendant un mois. On était une petite cohorte. Il m’a confectionné un Ninea fictif pour une entreprise qui n’existait même pas et enregistré en mon nom au registre de commerce (document fictif). Avec l’aide d’un de ses contacts dans une banque de la place, il m’a ouvert un compte bancaire bourré d’argent. Pour davantage crédibiliser les choses, ils ont fait comme si le compte existait depuis très longtemps et que plusieurs transactions de plusieurs millions ont été faites à partir de ce compte. Il a pu nous décrocher des visas d’un mois grâce à un autre contact à l’ambassade », révèle-t-il.

Le jour du voyage, comme un acteur, il fallait parfaitement entrer dans la peau d’un investisseur aussi bien par le look que par le comportement. « Quelques jours avant le départ, on avait droit à un training. On nous apprenait le comportement à avoir », narre-t-il. Mieux, pour en mettre plein la vue aux agents de l’immigration,  « on voyageait en costume cravate avec le minimum de bagages ».

Moins chanceux que les autres membres de sa cohorte, en escale en Espagne, il a été rapatrié. Le cerveau de ce trafic et ses contacts, ont été arrêtés et emprisonnés quelques années plus tard. Mais force est de reconnaître que des trafiquants du même acabit continuent d’exploiter le filon pour satisfaire la très forte demande, au nez et à la barde des services d’immigration.

Attestations de prise en charge et d’hébergement monnayés à 150 000 francs

Les mêmes pratiques sont notées dans les demandes de visas étudiants. En effet, pour justifier leur capacité de prendre en charge leurs études à l’étranger,  il est demandé aux étudiants soit de disposer d’un compte bancaire contenant entre 6 et 10 millions de francs Cfa (selon le pays, Ndlr), soit d’avoir une attestation de prise en charge dûment signée dans lequel le garant joint ses trois derniers bulletins de salaires, des relevés de compte bancaires entre autres.

Faute de trouver un garant dans leur entourage, plusieurs étudiants font appel à des commerçants ou des agences de voyage à qui ils versent 150 mille ou plus afin que ces derniers leur signe une attestation de prise en charge. « Quand je devais poursuivre mes études en France, à la place d’une bourse j’avais une aide de 200 euros par mois de l’Etat du Sénégal. Du coup il me fallait des ressources financières additionnelles. J’ai dû m’approcher d’un commerçant qu’il m’établisse le document », confirme ce cadre d’une entreprise sénégalaise.

Mariages de complaisance, changement d’identité…

Dans les pays d’accueil, le trafic prend des proportions encore plus délicates. Beaucoup de Sénégalais dont les titres de séjour arrivent à terme, vont jusqu’à changer d’identité ou se lancer dans de dingues histoires de faux-mariage pour avoir des papiers. Un business dont Amadou Niang, un faux consultant en immigration établi à Montréal (Canada) avait fait son gagne-pain… jusqu’à son arrestation en 2011 par la Gendarmerie Royale du Canada qui avait lancé le projet d’enquête « conjugal » pour faire la lumière sur des centaines de mariages dont la légitimité semblait suspecte.

Accusé au début de l’affaire d’avoir organisé 315 faux-mariages, Amadou Niang a plaidé coupable pour 39 mariages de complaisance. Les faits se sont produits entre 2004 et 2011. Niang recrutait de jeunes Québécoises, la plupart d’origine haïtienne, qu’il payait évidemment, afin qu’elles épousent (sur le papier) des hommes d’Afrique du Nord qu’elles ne connaissaient pas. Des faux mariages qui permettaient aux hommes d’obtenir la résidence permanente, avec tous les avantages qui vont avec. Niang a été assigné à résidence et condamné à payer 42 000 dollars canadiens d’amende.

Comme quoi, certains Africains et certains Sénégalais en particulier, sont prêts à tout pour émigrer et rester dans leur pays d’accueil. Quitte à avoir maille à partir avec la justice.  


Source: seneweb.com