Sénégalais et FatalismeL’éternelle excuse du ndogalu yalla

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Sénégalais et Fatalisme : L’éternelle excuse du ndogalu yalla
Si la fatalité est définie comme tout ce qui est inéluctable, le Sénégalais en est prisonnier. Il en abuse. Exagérément parfois. Même à l’ère de la modernité, cette soumission totale au fatum n’a pas disparu. Aujourd’hui et depuis toujours, les croyances fatalistes se sont bien ancrées dans l’inconscient collectif et semblent avoir de beaux jours devant elles.

«Ndogalou Yalla laa !» (C’est la volonté de Dieu). Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette rengaine ? Chaque fois qu’arrive un malheur, une catastrophe, c’est la même chanson. Depuis la survenue de la Covid-19, avec l’explosion des cas positifs, la multiplication des morts, avec le rythme soutenu des enterrements, le fatalisme a fini par supplanter le déni. On prend, de plus en plus, conscience de l’existence de la pandémie. Pour ce qui est des malades qui succombent comme des mouches, il y a toujours la main de Dieu. «C’est la vie, la volonté divine. C’est quelque chose qui devait arriver. Dieu a éprouvé toutes les générations pour leur montrer Sa Toute-Puissance», crie-t-on sur tous les toits. Irrationnel ? Assurément. À force d’écouter le commun des Sénégalais, hommes, femmes, jeunes et vieux, l’on se rend compte que les croyances fatalistes sont ancrées de façon chronique dans l’inconscient collectif.

Pauvreté, chômage, handicap, accident, stérilité, divorce, échec, mort …, tout est aujourd’hui fatalité au Sénégal. Même quand une mouche se noie dans un verre d’eau. Quand le bateau le «Joola» a sombré, faisant près de 2.000 victimes, c’était la volonté divine. Idem en 2017, quand est survenu le drame du stade Demba Diop, avec son lot de morts, lors de la finale de la Coupe de la Ligue opposant le Stade Mbour à l’Uso. Ce qui doit arriver, ne peut être évité ; si quelque chose se produit, il doit en être ainsi, pensent beaucoup de Sénégalais.

C’est un secret de polichinelle, le fatalisme est une spécificité bien sénégalaise et il a de beaux jours devant lui. Cette soumission presque totale du Sénégalais au destin est bien coriace. À l’ère moderne, le fatum continue de prendre la figure du catastrophisme. Il s’est enraciné dans le subconscient de nombreuses personnes. Et à ce rythme, difficile de se départir de ce costume de fataliste.

Mbaye Diouf, chauffeur de taxi, estime que le Sénégalais aime trop la facilité. Inconsciemment, il blâme les forces extérieures pour tous ses échecs. «Chez nous, au Sénégal, nous aimons trop la facilité, nous ne prenons jamais nos responsabilités pour assumer nos échecs. Si vraiment tout ce qui arrive était prévu, pourquoi nous tuer à faire des choses nous-mêmes ?», se demande-t-il. Et ils sont nombreux à être du même avis. Pour Ibrahima Samba, professeur de Lettres au prytanée militaire de Saint-Louis, plus fataliste que le Sénégalais, il n’en existe pas. C’est ce qui explique, selon lui, «notre dévolution aux sectes, grands intermédiaires entre nous et Dieu». Il est clair, de l’avis du Pr. Samba, que «nous entretenons avec le fatum un rapport complexe qui, cependant, trahit notre être et renseigne sur nous». C’est pour cette raison, fait-il remarquer, «nous rejetons à la divinité fatum, les conséquences de nos faiblesses et paresses». De ce fait, croit-il savoir, «même par rapport à la pandémie, nous ne faisons rien qui aille dans le sens de la prévention. Idem pour les choix politiques, économiques, l’inondation et autres catastrophes dont le sinistre ne vient que de notre laxisme».

Professeur Agrégé de Droit public à la Faculté des Sciences juridiques et politiques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Meïssa Diakhaté n’adhère pas au fatalisme. Il estime que «c’est une contrainte dirimante et une simple erreur de bon sens». Sa conviction est que «le travail, la discrétion et la foi sont les affluents de notre destin».

Entre ignorance et méconnaissance de la religion

Docteur en Langue et civilisation arabo-islamiques, Djim Ousmane Dramé soutient que l’ignorance de notre histoire, de notre culture et de notre vécu constitue un facteur qui entrave le fatalisme. La méconnaissance de notre religion également. «Quelqu’un qui maîtrise sa religion ne peut être fataliste, parce que c’est un thème qu’elle traite largement». Pour le chercheur au Laboratoire d’Islamologie de l’Ifan, à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad), il ne faut pas verser dans le fatalisme. «Aujourd’hui, nous sommes en train de tout perdre, nos connaissances religieuses, traditionnelles, familiales, sociales parce que l’école que nous avons, n’est pas vraiment une école sénégalaise», déplore-t-il. La fuite de responsabilité vient consolider ce phénomène, estime le docteur Dramé. C’est pourquoi, dit-il, il faut former les gens, les sensibiliser, les conscientiser. «C’est un facteur important. Ça pourrait se faire à travers les prédicateurs, les imams, l’église, les prêtres. C’est un combat à mener».

Aujourd’hui, beaucoup ont tendance à confondre fatalisme et destin. De l’avis du chercheur, «quelqu’un qui comprend très bien le destin, il fait tout ce qu’il doit faire et le résultat, il le laisse entre les mains de son Seigneur». Mais, précise-t-il, «quelqu’un qui ne fait absolument rien, qui croise les bras et veut avoir des résultats, ça ne marchera jamais». Le docteur Dramé est formel, l’Islam ne veut pas quelqu’un d’inactif, de paresseux, mais plutôt «quelqu’un de travailleur, qui se surpasse ; voilà ce qu’encourage l’Islam et les autres religions». Il se désole du fait que les Sénégalais qui connaissent leur religion ne soient pas légion parce que ne faisant pas l’effort nécessaire pour comprendre leur religion. «On prodigue beaucoup d’effort pour comprendre le français, l’anglais, l’italien, un film, une chanson, alors qu’il y a un minimum pour pouvoir lire le Coran, comprendre les traditions. Aujourd’hui, tout est traduit dans les livres. Si on veut comprendre, savoir comment pratiquer, il suffit de faire un effort», estime l’islamologue.

Retour aux valeurs anciennes

Moussa Ndiaye, Imam et professeur de philosophie, compare le fatalisme à un démembrement ou une séquelle du fanatisme religieux. «Comte-Sponville n’a pas peut-être tort de considérer le fanatisme comme un ennemi de la philosophie», indique-t-il. «Certains considèrent le fatalisme comme une sagesse qui consiste ici à comprendre pourquoi les choses arrivent ainsi afin de les accepter. Le mal qui m’est arrivé devait arriver, la maladie qui m’a attaqué est inéluctable, Dieu l’avait déjà décidé à l’avance et donc je l’accepte jusqu’à ce je sois anéanti», explique-t-il. Cette forme de fatalisme, dit-il, est purement pessimiste et n’aurait aucun lien avec ce qu’a enseigné l’Islam. «En revanche, si fatalisme il y a, l’effort et l’action humaine ne sont nullement exclus. Il y a donc ce que je pourrais appeler «un fatalisme optimiste», une idée de contingence», soutient-il. «Si nous admettons, en tant que croyants, que la pandémie de Covid-19 est une «épreuve divine», cela signifie-t-il que nous devons baisser les bras ? Le Prophète de l’Islam ne l’a pas enseigné, lui pourtant qui avait recommandé d’interdire les entrées et les sorties si une contrée venait à être frappée par une épidémie. Soyons courageux et retournons aux sources scripturaires, le Coran et la Sunna», laisse entendre le professeur Moussa Ndiaye.

Un tas de facteurs encouragent aujourd’hui le fatalisme. Les films, l’Internet, les nouvelles technologies de l’information, les réseaux sociaux en font partie. «Nos arrières grands-parents ne connaissaient pas cela», note le docteur Djim Ousmane Dramé. Pour le chercheur, le remède se trouve dans le «retour total aux valeurs anciennes, aux pratiques ancestrales». Malheureusement, déplore-t-il, «on est de plus en plus éloignés de ces valeurs». Sa conviction est qu’il faut un véritable changement. «Autrefois, l’enseignement, l’adoration de Dieu et le travail ont toujours été le sacerdoce de nos marabouts… Ces trois facteurs sont essentiels. On a de plus en plus tendance à ne pas apprendre, on ne veut pas travailler et on ne fait pas d’effort pour adorer Dieu. C’est le contraire, l’inverse même de ce que faisaient nos parents en leur temps». Le docteur Dramé est convaincu de «l’impossibilité d’avoir les mêmes résultats des anciens si nous ne sommes pas prêts à suivre leurs pas, leurs pratiques». Il est clair, selon lui, que la solution réside en une bonne éducation, l’adoration de Dieu et le travail. «Il n’y a pas de secrets. Si les Européens sont en avance par rapport à nous, c’est parce qu’ils mettent l’accent sur deux principes : la discipline et le travail, qui sont deux fondamentaux essentiels», fait-il savoir.


Source: seneweb.com